« Je suis contre les attentats, MAIS… » : la responsabilité collective de l’inacceptable

Bruxelles, dimanche 11 janvier 2015, 23h00

Des proches, des amis, qui ne veulent pas endosser le « je suis Charlie » et moi, pas complètement à l’aise non plus. Mon voisin, celui dont j’ai déjà gardé les enfants et lui les miens, qui dit à ma compagne que « tout ça c’est du faux, pour nuire aux musulmans ». Les grotesques théories du complot. La multitude de témoignages sur la toile ou dans la vie réelle qui sont des déclinaisons du « on ne peut certes pas tuer des gens comme çà, mais ils avaient dépassé les limites ».

En fait, tout cela me fait peur. Et m’est assez insupportable. Car, au final, rien ne peut justifier un tel acte, de tels massacres. Point. Et l’heure n’est pas, aujourd’hui, à trouver de quelconques circonstances atténuantes.

Alors, s’il est complètement absurde, voire malhonnête, d’exiger de tous les musulmans de se désolidariser d’actes terroristes commis soit-disant en leur nom, mais dont ils ne sont en fait aucunement dépositaires, ni responsables, ce serait néanmoins faire preuve de cécité que de ne pas voir les clivages, les divisions. De ne pas sentir que, dans l’affaire Charlie Hebdo, même entre « progressistes laïques » et « progressistes musulmans », il existe souvent des nuances, pouvant aller du simple bémol à la différence fondamentale d’appréciation.

charlieNous sommes beaucoup à être meurtris. Parce que Cabu, Wolinski et les autres font partie de leur univers culturel, voire celui de leurs parents soixante-huitards. Certes, Charlie Hebdo avait parfois pris un tour désagréable. Une des qualités de la satire ou la caricature, là où sa subversion peut réellement faire bouger les lignes, c’est quand elle s’attaque aux dominants et aux puissants. En s’attaquant à l’islam, une religion déjà discriminée et « mise dans les cordes » en Europe, Charlie avait, à mes yeux et pour le dire platement, déconné. Mais Charlie Hebdo, ce n’est pas que ça, évidemment. C’était une férocité n’épargnant personne, y compris les membres de l’oligarchie. Un certain génie graphique. Un symbole de liberté. Des souvenirs de fou-rires. En apprenant la liste des victimes, la liste de ces dessinateurs, une tristesse immense m’a envahi : on avait aussi tué des parts d’adolescence et d’insouciance, y compris les miennes.

A contrario, pour beaucoup de jeunes musulmans et de musulmans tout court, sans vouloir les amalgamer comme une et une seule communauté qu’ils ne sont pas, l’attentat contre Charlie hebdo est d’abord vu comme un risque. Celui de se retrouver victime non pas collatérale, mais quasi principale de cette affaire. Et difficile de ne pas leur donner raison dans une société belge comme française en pleine « zemmourisation ». Dans beaucoup de cas, l’événement en soi les laisse relativement froids, même s’ils le condamnent. Dans les pires des cas, minoritaires, certains peuvent aller jusqu’à le justifier partiellement.

J’habite dans un des quartiers les plus multiculturels de Bruxelles. Et malgré sa réputation de bien vivre, force est de constater qu’il est un de ceux où les communautés culturelles diverses se côtoient plus qu’elles ne se fréquentent. Ne se connaissent pas ou superficiellement. Ne créent que peu ensemble. Même dans les rares écoles réellement socialement et culturellement mixtes, les associations de parents sont trustées par les «  blancs ». Un quartier duquel partent, j’imagine, de temps en temps, des jeunes risquer leur peau en Syrie au nom d’on ne sait trop quel Islam.

Les signaux d’alertes se répètent et vont crescendo. Et s’il faut sauver la cohésion sociale pour nous éviter de plonger plus encore vers une société parcellisée et l’anomie, il est plus que temps de retrousser nos manches.

Un Islam inclusif, c’est d’abord un Islam accepté

La droite réactionnaire, les De Wever et Destexhe, ne nous sortira pas de ce pétrin. Au contraire, son positionnement qui clive les populations entre-elles, amplifie les peurs, attaque les faibles et défend les forts, est un élément-clef du cercle vicieux qui entraîne la société sur des pentes périlleuses.

En fait, la réponse ne viendra que des progressistes de tous bords. Ceux qui croient à la tolérance et à la recherche de justice, y compris sociale.

Nous devons commencer par combattre la discrimination religieuse. C’est évidemment insuffisant, mais c’est indispensable. Je suis personnellement athée mais je suis convaincu que la mise sous le tapis de la religion musulmane ne nous aidera pas. Le « cachez ce voile (ou cette mosquée) que je ne saurais voir » est contre-productif. C’est le contraire que nous devons faire (1). La religion musulmane doit prendre une place dans la société, en proportion de ce qu’elle représente au sein de la population. Comment demander à une religion d’être elle-même inclusive et tolérante, si nous l’excluons ou en avons peur ? Les Assises de l’interculturalité, tenues en 2009 et 2010, avaient eu le grand mérite de mettre sur la table une série de propositions et de recommandations. Il est temps de les mettre à jour et d’y donner suite.

Pour nombre de musulmans, présents dans les quartiers populaires, on ajoute de la relégation à la relégation : celle vers les écoles les moins bonnes, les quartiers les moins agréables, les logements les plus pourris et, in fine, vers la précarité et ses corollaires. La question sociale est prégnante. Il n’est pas question d’y répondre ici, mais il est urgent d’avoir un plan global visant la mixité sociale et culturelle. Et par exemple, de mettre en débat : une organisation du système scolaire et des modes de financement qui réhabilitent prioritairement l’école comme ascenseur social et lieu de rencontre ; la fin (au moins partielle) des cloisonnements entre les cours des différentes religions et de morale à l’école (cela permettrait au moins de lutter contre la méconnaissance réciproque) ; la mise en place de systèmes permettant de mesurer précisément les degrés de discrimination chez les employeurs (par exemple par des statistiques « ethniques », qui seraient un premier pas pour agir là où la discrimination est avérée) ; des politiques de logements qui garantissent des logements financièrement accessibles et adaptés pour le plus grand nombre dans tous les quartiers (en faisant une priorité de la « socialisation » du parc locatif partout, via du logement social classique, mais aussi via des mesures sur le logement privé)…

On ne peut reprocher du repli sur soi à des personnes qu’on enferme de manière plus ou moins explicite dans des ghettos. La violence symbolique et institutionnelle infligée par la société à nombre de nos populations finit par entraîner de la violence tout court. Nous devons en sortir.

Fermer des prisons

Un mot enfin sur la politique carcérale puisqu’il s’avère que, dans nombre d’affaires, le passage par la case prison a été un vecteur puisant de radicalisation. Osons le dire : dans la plupart des cas, la prison, soit ne sert à rien, soit empire les choses. Les moyens dépensés pour les prisons en Belgique sont énormes et les conditions de détentions exécrables et non conformes à la dignité. La justice doit évidemment pouvoir sanctionner et protéger. Mais le système doit être conçu avec une ligne claire : faire en sorte que la peine n’empêche pas plus encore le justiciable de retrouver une place dans la société. Et pour çà, il n’y a pas de miracle : il faut éviter autant que possible la détention et mettre en oeuvre des alternatives, miser sur l’accompagnement et la formation, sur le suivi…

Je suis de ceux qui ont fait suivre des appels à la tolérance suite aux attentats. J’assume pleinement. Mais ça ne suffira évidemment pas. Nous devons dépasser l’incantation et plonger dans le concret. Comment en sommes nous arrivés là ? Quelles solutions met-on en œuvre, qui soient respectueuses des droits humains, émancipatrices, porteuses de cohésion sociale à terme ? Si les progressistes croyants de toutes confessions et non croyants ne se saisissent pas, sans tabou, de ces questions, alors ils laisseront le champ aux autres. Pour le pire.

(1) Voir par exemple l’excellent texte de François Perl  : « Nous devons oser plus d’Islam »

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6 réflexions sur “« Je suis contre les attentats, MAIS… » : la responsabilité collective de l’inacceptable

  1. Intéressant de constater que vous ne dites rien au sujet de l’attentat antisémite : 4 Juifs tués parce que Juifs. Que doit-on en conclure? Pas important? Normal? En tout cas, une belle forme d’exclusion.

    • Bonjour et merci pour votre message.
      Baudouin Loos revient sur cette question dans Le Soir: http://blog.lesoir.be/baudouinloos/2015/01/13/pourquoi-parle-t-on-moins-des-victimes-juives/
      Force est de constater qu’en effet, les 4 personnes assassinées au supermarché cascher (ainsi d’ailleurs que la policière abattue à Montrouge) sont, au sein de l’espace médiatique, « agglomérées » ou plutôt « englobées » dans les victimes de Charlie Hebdo. Sans doute parce que ces affaires sont intimement liées et que l’émotion générale liée à Charlie Hebdo comme organe de presse et symbole de liberté est extrêmement forte. Mon texte n’échappe pas à ce travers.
      Car, en effet, tous ces assassinats ont, intrinsèquement, le même degré d’inacceptabilité. Rien ne peut justifier aucun de ceux-ci. Ca va de soi. Mais c’est en effet mieux en l’écrivant.

  2. Au-delà- de l’évènementiel, de ses tragédies et des dégâts de la méchanceté humaine. Il faudra bien un jour admettre que désormais, l’islam fait bien partie du paysage confessionnel, philosophique et culturel de ce pays. Je ne suis pas sûr que cela soit actuellement bien le cas. La réponse au problème du terrorisme ne doit être ni guerrière, ni liberticide. C’est un travail de police évidemment, mais aussi une affaire de politique sociale qui donne d’autres perspectives aux jeunes, que la recherche d’une identité destructrice et meurtrière. Il faudra sortir de la logique de guerre, de l’ennemi extérieur et de l’épouvantail d’une cinquième colonne. La mondialisation des problèmes est aussi une réalité avec laquelle il faudra apprendre à analyser et articuler nos problèmes de société et les stratégies politiques de nos pays. Il ne suffit pas d’aller faire la guerre au loin parce que « nos » intérêts stratégiques sont supposés s’y trouver, qu’on doit se taire et fermer les yeux.
    Dans les années ’70 quand on était solidaire des Grecs, des Portugais ou de Vietnamiens, on le faisait par un choix réfléchi et par connaissance de cause. Aujourd’hui, les média qui nous disent ce qu’il en est sont contrôlés par l’information qu’on veut bien leur distiller. Alors c’est un peu normal que les gens mettent en doute les informations qui les dérangent ou les mettent mal à l’aise.

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