Des éléphants blancs au Midi ?

La Région se dote d’un nouveau schéma directeur pour le quartier du Midi. Il est très ambitieux, avec de gros projets. Mais plusieurs d’entre eux semblent problématiques. Il y a surtout l’impression que les moyens ne suivront pas, et que beaucoup d’éléments ne se réaliseront pas. Ce schéma risque de devenir un cimetière d' »éléphants blancs », ces réalisations publiques d’envergure, souvent plus coûteuses que bénéfiques, ou ne répondant pas à des besoins réels.

Ca y est… Le gouvernement régional a approuvé la première mouture d’un nouveau « schéma directeur » pour le quartier du Midi fin avril, qui a été présenté fin juin au Parlement régional par le Bureau d’étude qui l’a réalisé. Objectif: transformer le quartier en deux phases d’ici 2020 et 2025/2030. On en reprend pour 15 ans, donc. Au moins.

Pour rappel, le quartier a déjà été massivement transformé par les Plans particuliers d’affectation du sol (PPAS) de 1992 et 1996… qui ne sont pas encore tout à fait concrétisés, par ailleurs.

Rattraper les erreurs du passé récent

Le menu présente, ceci dit, des éléments intéressants :
– une révision complète des espaces publics avec une bien meilleure attention à leur qualité globale et leur praticabilité pour les piétons;
– une refonte complète de la « rue couverte » qui passe sous les voies de chemin de fer, ainsi que des « quadrilatères », la grande zone sous ces voies;
– une place pour les vélos (pistes cyclables nouvelles et grand parking vélo);
– une « verdurisation » via plantation massive d’arbres (avec quand même des questions pratiques concernant les espaces massivement et très intensivement occupés par le marché du Midi tous les dimanches… Ces arbres risquent d’être rapidement abîmés);
– une ré introduction d’équipements collectifs (équipements culturels, de jeunesse,…).

Fonsny 2015Il est vrai que la situation actuelle, issue des PPAS des années ’90, ne peut perdurer. Les espaces publics sont médiocres, dangereux, indignes des abords de la principale gare du pays et porte d’entrée de la capitale de l’Europe pour les voyageurs internationaux. L’Agence de développement territorial (ADT), un organisme régional, l’a elle-même diagnostiqué dans sa note d’orientation pour le quartier de 2012.

Rentabiliser le foncier et donc faire rentrer des mètres carrés au chausse-pied

Le groupe privé Atenor, propriétaire d’une parcelle près de la tour du Midi, veut la rentabiliser, en construisant le maximum de mètres carrés. D’où le projet « Victor » avec 3 tours, dont la plus haute est juste un peu plus basse que la tour du Midi (150 mètres de haut). Ce projet est globalement validé par le schéma directeur, même si le nombre de mètres carrés de bureaux est légèrement revu à la baisse au profit du logement (60.000 m² de bureaux pour 37.500 m² de logement, soit 62 % de bureaux quand même !)

schéma Midi 2015Le projet valide aussi les projets de bureaux de la SNCB, le long de l’avenue Fonsny. Et, « en compensation », des tours de bureaux du côté de la rue de France.

Au total, si on accumule les projets, on en arrive à un nombre total de mètres carrés de bureaux qui oscille entre 182.000 et 251.000, et entre 195.500 et 228.000 m² de logement. Soit un total qui varie entre 380.000 et 480.000 m². A mettre en parallèle avec les 300.000 m² issus des PPAS des années ’90 et toujours pas entièrement finalisés !

A noter que l’essentiel des projets de bureaux arrivent en phase 1 (avant 2020) tandis que l’essentiel des projets de logement sont relégués en phase 2 (2025-2030). Autant dire que, si on est quasi sûrs que le projet Victor d’Atenor se fera, les projets de logement sont, à ce stade, assez hautement hypothétiques. C’est d’autant plus grave que si on désire « rendre vie » à ce quartier, il y aurait lieu de commencer par le logement et les équipements collectifs. Les bureaux en plus ne vont améliorer en rien la situation d’un quartier qui manque de vie de façon générale , mais surtout en soirée et le week-end.

Par ailleurs, les implantations et les gabarits prévus posent question dans bien des cas. On a souvent l’impression qu’on a fait rentrer les immeubles « au chausse-pied ».

Un impact économique inconnu

Lors de l’audition des auteurs de projets, nous avons essayé de savoir si des études avaient été effectuées pour mesurer l’impact de la mise sur le marché de telles surfaces supplémentaires de bureaux, mais aussi de commerces (qui seront implantés dans les quadrilatères et au « pied » des divers projets de tours). La réponse fut négative.

Les 300.000 m² pour l’essentiel de bureaux et hôtels construits dans la cadre des PPAS antérieurs ont mis quasi 20 ans à être réalisés puis absorbés par le marché. Quid cette fois-ci, vu le contexte économique ? Quant aux commerces, ne vont-ils pas concurrencer ceux du centre-ville, mais aussi ceux qui existent déjà dans la zone midi et les autres noyaux commerciaux de Saint-Gilles et Anderlecht ? On navigue à vue…

On entend d’ailleurs déjà que, si la SNCB construit ses nouveaux bureaux, elle délaissera ceux qui se trouvent au coin Mérode-Fonsny-rue d’Angleterre , réalisés il y a 15 ans dans le cadre du PPAS Fonsny 2, et qui se retrouveront vides sans nécessairement trouver preneurs…

L’avenue Fonsny balafrée

Le schéma directeur valide aussi une très ancienne marotte de la STIB: la mise en souterrain des trams, en creusant une trémie (une entrée de tunnel) avenue Fonsny. Le tram partant ensuite  vers la station STIB souterraine Gare du Midi, puis la future station souterraine Constitution, avant de remonter sur la petite ceinture, direction du Canal.

Le « balafrage » de l’avenue Fonsny est une catastrophe urbanistique. Cette avenue est déjà peu sympathique aujourd’hui , mais avec de nouveaux immeubles de hauts gabarits installés sur le talus, plus une trémie au milieu, il y a fort à parier qu’elle devienne carrément glauque et encore plus difficile à franchir par les piétons (notamment tous ceux qui sortent de la gare par le couloir sud). Rappelons que cette avenue est un des axes d’entrée/sortie de Bruxelles, mais également qu’elle est habitée sur un très large tronçon. Cette décision est d’autant plus mauvaise qu’il existe des solution alternative en surface, en faisant passer le tram par la rue d’Argonne, là où elle passe sous les voies.

Par ailleurs, le schéma prévoit que le niveau de pression automobile dans le quartier ne diminue pas. L’objectif est simplement de la maintenir au niveau actuel, pourtant assez insupportable. Et pour y arriver malgré les milliers d’utilisateurs en plus de la zone, il est question de construire un parking de délestage près du Ring (non prévu dans les plans du gouvernement par ailleurs) et de mettre en place une navette spéciale entre ce parking et le quartier du Midi. Une idée un peu folklorique quand on sait les besoins cruciaux d’investissement en transports en commun par ailleurs, au profit des navetteurs, mais aussi des Bruxellois (qui ici n’y gagneraient rien).

C’est un vrai schéma, réaliste et crédible, qu’il faut

Le schéma directeur sous sa forme actuelle repose en partie sur du sable. Par exemple, le projet de gare internationale de la SNCB n’y figure pas. Si la SNCB devait s’engager dans ce projet, cela remettrait en cause le phasage mais aussi une partie du contenu de la phase 2 du schéma.

Par ailleurs, les intentions de la SNCB ne sont pas claires concernant ses projets immobiliers et les projets sur son propre foncier (excepté le travail sur les quadrilatères, qui semble acquis). L’époque est à la réduction des risques financiers et la contraction des investissements publics.

Une partie des réaménagements d’espaces publics seront financés par les charges d’urbanisme et dépendent donc de la délivrance de permis… dont les demandes ne seront peut être jamais déposées.

Je plaide pour un schéma directeur « resserré », centré essentiellement sur les espaces publics et la création parcimonieuse et urbanistiquement intelligente de logements et équipements collectifs, avec des objectifs réalistes et un calendrier qui soit crédible.

Ce schéma-ci, adopté par le Gouvernement, semble principalement fait sur mesure pour des projets immobiliers à la fois incertains et à l’utilité publique hasardeuse. Sans compter des options de mobilité tout simplement mauvaises.

Il faut passer à autre chose, sous peine de rééditer les erreurs du passé et risquer de soumettre à nouveau le quartier à 25 ans d’errements et de traumatismes.

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